V. Théorie du changement : Nos postulats politiques et nos croyances

Nos postulats politiques reflètent notre compréhension collective du pouvoir et du changement et comment ceux-ci opèrent dans la réalité, soit dans les contextes politiques, culturels et organisationnels de notre travail. Nos croyances réfèrent plutôt à comment nous estimons pouvoir apporter et/ou contribuer aux changements désirés. Elles sont aussi les stratégies qui nous apparaissent comme les plus efficaces afin d’apporter les résultats organisationnels souhaités.

Cette section présente une version révisée des postulats politiques et croyances d’APC : c’est-à-dire notre compréhension du pouvoir et du changement et comment ceux-ci opèrent dans la réalité, soit dans nos contextes politiques, culturels et d’organisation ; et comment nous pouvons apporter collectivement les changements que nous recherchons.

L’internet a transformé les communications et comportements humains tout en remettant en question les structures de pouvoir existantes, incluant le pouvoir lié au genre, et il devrait être reconnu et régi comme un bien public mondial. Nous croyons que l’internet et les technologies numériques ont un potentiel énorme de renforcer le développement social, politique, culturel, économique et humain. Ce sont des outils et des espaces d’expression permettant de s’organiser, d’accéder à l’information, de créer et partager des contenus et d’exercer nos droits humains. Ils permettent d’augmenter l’agentivité, de construire des communautés, favorisent la participation politique, la bonne gouvernance, l’apprentissage et l’innovation et augmentent la transparence et la responsabilité au sein des gouvernements, des entreprises et de la société civile.

Toutefois, ce potentiel est menacé par les facteurs suivants :

  • L’exclusion numérique est croissante à plusieurs niveaux, étant donné les modèles économiques et de régulation actuels qui intensifient les inégalités, la pauvreté et la discrimination et amplifient les rapports de pouvoir inégaux.

  • Le contrôle et l’influence des entreprises sur le développement de l’internet, des technologies et des espaces numériques a effrité le caractère public de l’internet ainsi que les droits humains. Le pouvoir des grandes multinationales technologiques, établies principalement dans le Nord global et qui contrôlent et exploitent les données et les plateformes de contenu, exacerbe la discrimination et les inégalités.

  • Le contenu, la langue et les savoirs de l’internet et des technologies numériques sont encore dominés par des intérêts blancs, masculins et privés du Nord global : ceci intensifie la colonisation des savoirs dans le monde hors ligne. La croyance que l’internet pourrait créer un patrimoine mondial et inclusif de communs de la connaissance est en train de disparaître alors que les espaces numériques sont eux-mêmes devenus des lieux de luttes de pouvoir et de discours.

  • Les espaces numériques sont de plus en plus alimentés par la haine et la discrimination ciblant les femmes, les communautés LGBTQI, les minorités religieuses, les populations migrantes, les personnes en situation de handicap ainsi que les autres groupes et personnes en situation de vulnérabilité ou de marginalisation. Cela inclut les nouvelles manifestations de la violence genrée par le biais des technologies numériques.

  • Les gouvernements sont souvent au premier plan du contrôle, de la surveillance et de la censure et même des coupures totales de services internet. Ces mesures restrictives perturbent ainsi non seulement l’internet, mais aussi la capacité des personnes à jouir de leurs droits humains fondamentaux.

  • Des nouveaux enjeux, de nouveaux défis et de nouvelles questions font leur apparition, particulièrement en lien avec la sécurité, la durabilité et la résilience. C’est le cas étant donné le climat actuel de réduction de l’espace civique, d’augmentation de la surveillance et des menaces envers les acteurs et actrices du changement social, sans compter les crises multiples qui affectent toutes les sphères du militantisme féministe et pour les droits des femmes.

  • Considérant leur part croissante dans la consommation de matières premières et d’énergie, la fabrication, l’élimination et le recyclage des déchets à l’échelle globale, la production et l’usage des technologies numériques continueront probablement à contribuer à la crise climatique. Les gouvernements, comme les puissants intérêts privés qui tirent profit d’activités causant des dommages écologiques, risquent de répondre en intensifiant la surveillance d’internet, la censure et la propagande, et ce, directement ou en coopération avec les quelques compagnies qui gèrent aujourd’hui la majorité des communications internet.

Nos postulats de bases et nos croyances qui concernent notre rôle dans l’atteinte des transformations recherchées :

  • Les technologies numériques en réseau transforment le paysage de la construction de mouvements. Il existe une prise de conscience croissante que l’internet joue un rôle crucial dans le travail des mouvements pour provoquer et soutenir le changement. Nous renforçons notre approche d’organisation et de construction de mouvements afin qu’elle reflète le paysage numérique actuel tout en s’appuyant sur notre histoire de renforcement de réseaux et de connexion entre les mouvements. Cela inclut notre compréhension politique du paysage numérique et comment celui-ci a apporté de nouvelles opportunités, de nouveaux défis et de nouveaux acteurs et actrices en dehors des formes habituelles d’organisation. De plus, nous considérons les dynamiques et espaces d’organisation émergents, nous explorons les modèles de responsabilité et de leadership partagés ainsi que les modèles de distribution de ressources qui favorisent des nouvelles façons de s’organiser.

  • L’inclusion numérique va au-delà de l’accès aux infrastructures de connexion. Elle devrait aussi inclure des conditions qui favorisent, au niveau individuel et collectif, une plus grande autonomie technologique : c’est-à-dire une plus grande capacité d’action et de choix dans les manières de se connecter aux technologies et espaces numériques, mais aussi de les utiliser, les façonner, les influencer et les créer. Nous croyons au développement d’alternatives permettant aux personnes de se connecter en contribuant à un écosystème favorisant l’émergence et la croissance de réseaux communautaires et d’autres initiatives de connectivité basées sur la communauté dans les pays en développement. En s’attaquant aux problèmes de capacité humaine et de durabilité ainsi qu’aux obstacles politiques et réglementaires limitant les initiatives communautaires de connectivité, nous cherchons à renforcer l’impact, la portée et la durabilité du mouvement de réseaux communautaires du Sud global.

  • Lorsqu’utilisés stratégiquement, l’internet, les technologies et les espaces numériques peuvent amplifier les voix et les efforts des organisations de la société civile, des mouvements sociaux, des activistes et des groupes et communautés exclues. Nous contribuons à amplifier les voix, l’autonomie et les capacités en fournissant des opportunités d’échange de savoirs et d’apprentissages, en intégrant une politique et une pratique du soin et de la sécurité, à travers des échanges entre pairs, des conférences locales, des ateliers et des campagnes.

  • L’internet et les technologies numériques permettent l’exercice des droits humains, le développement et la justice sociale tout comme la justice de genre. Nous croyons que nous pouvons influencer des changements dans les politiques en travaillant avec nos membres, nos partenaires, nos collaborateurs et collaboratrices et nos allié·e·s stratégiques afin de développer des positions qui promeuvent et protègent les droits humains, contestent la domination des entreprises et qui assurent que les gouvernements soient tenus responsables de leurs actions.

  • Nous croyons en l’importance de construire des savoirs et de contribuer au discours à travers la recherche, les médias sociaux et d’autres contenus médiatiques ou artistiques qui font contrepoids aux positions et perspectives dominantes, à la discrimination et à l’oppression. Ces contenus soutiennent notre plaidoyer, basé sur des données objectives, en faveur d’une approche des droits humains et d’un internet féministe en vue de construire des communs mondiaux de la connaissance.

  • L’engagement continu au sein des processus de la gouvernance de l’internet est une nécessité afin de contester le pouvoir des entreprises et de souligner le devoir des gouvernements de tenir les entreprises privées responsables de leurs actes. Les points de vue, les voix et les intérêts des personnes qui font face à la discrimination et l’oppression structurelle sont nécessaires afin de résister au pouvoir des entreprises et au contrôle de l’État et pour contester la dérive sécuritaire de l’internet.

  • Le choix et l’usage des technologies numériques ainsi que les politiques qui encadrent leur production, leur utilisation et leur élimination ainsi que la récupération des matières premières auront un impact énorme sur la catastrophe climatique. Cependant, ces choix ont aussi le potentiel d’atténuer cette dernière. La crise écologique nécessite que le modèle actuel de conception/production/utilisation/élimination/récupération change drastiquement. Ce changement doit tendre vers une économie circulaire visant le zéro déchet et à encourager la réutilisation continue des ressources.

 

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