Les réseaux communautaires et l’art du funambule : défis, réalisations et expériences qui vont au-delà de l'accès

Image de Fundación Karisma sur Twitter.

Par APCNouvelles 06 août 2018

Lors de la deuxième journée de la Réunion régionale préparatoire au Forum sur la Gouvernance de l’Internet Amérique Latine et Caraïbes (FGI LAC) de Buenos Aires, Valeria Betancourt, directrice du Programme des politiques de communication et d’information d’APC a modéré un panel d’exception sous le thème « Défis, réussites et expériences d’utilisation de réseaux communautaires en Amérique latine » avec l’intervention de Lilian Chamarro de Colnodo (Colombie), Carlos Baca de Rhizomatica (Mexique), Agustín Garzón d’ENACOM (Argentine), Oscar León de CITEL (participation à distance), Sebastián Bellagamba d’ISOC (Uruguay), Andrés Sastre d’ASIET et Ariel Graizer de la Chambre argentine d’Internet (CABASE).

Pour lancer le panel, Valeria Betancourt a commencé par demander ce que sont les réseaux communautaires et quels en sont les défis et les impacts au niveau social. Elle a fait observer que 50% des habitants de la région Amérique Latine et Caraïbes ne sont pas connectés, pour des questions d’infrastructure mais aussi en raison de barrières sociales et économiques. Elle a également mis en exergue le besoin d’effectuer des réajustements pour atteindre les endroits mal connectés de la région ALC et l’importance de former des réseaux locaux en ce sens, tout en déterminant ce qui est viable ou non.

Selon Betancourt, l’Amérique latine est dans l’hémisphère Sud la région qui compte le plus grand nombre d’initiatives récentes de développements de réseaux communautaires, notamment dans des pays comme le Brésil, la Colombie, le Mexique et l’Argentine. Cette tendance devrait atteindre d’autres pays, pas uniquement en raison de la force des communautés en tant que tel mais grâce au grand intérêt que lui portent la communauté technique, les gouvernements ou encore le secteur privé. Elle note cependant que malgré cette tendance et cet intérêt grandissants de la part des différents acteurs, beaucoup de choses restent à comprendre quant à l’impact de ces initiatives et les défis auxquels celles-ci sont confrontées en matière de finances, de programmes sociaux, de régulation, etc.

Lilian Chamorro, de Colnodo en Colombie, a proposé une définition des réseaux communautaires : selon elle, un bien commun dont la caractéristique est de combiner l’infrastructure physique et la partie des services de données, la large bande, qui associe physique et numérique. Les communautés sont des agents de leurs propres réseaux ; elles agissent activement dans la conception, la mise en œuvre, l’administration et la maintenance de leurs réseaux, et présentent une grande diversité de structures de gouvernance que chacune d’entre elles décide selon ses besoins. Il convient, à son avis, de regarder plus loin que la question de l’accès, la perspective des droits humains étant fondamentale.

« Nous avons réussi à connecter 50% de gens, mais 50% n’a toujours pas de connexion », remarque Chamorro, précisant que cette moitié de population sans accès se compose principalement de minorités ethniques, de personnes habitant en zone rurale, ou en zone urbaine mais sans les ressources économiques suffisantes pour ce type de service. En ce sens, la représentante de Colnodo insiste sur l’opportunité que les réseaux communautaires offrent de soulager cette dette envers l’accès et la connectivité auprès de communautés historiquement marginalisées, avec la mise en place des modèles disruptifs basés sur une véritable participation des communautés.

Oscar León, secrétaire de la Commission inter-américaine de communications (CITEL), a présenté à distance, la recommandation UIT-D19 de l’Union Internationale des Télécommunications qui vise à favoriser la connectivité dans les zones rurales et distantes. Après avoir passé en revue les étapes nécessaires pour leur mise en œuvre, il a brossé un tableau des états de progression dans différents pays.

Le représentant de l’Organisme Nationale des Communications (ENACOM) en Argentine, Agustín Garzón, a fait observer que les États doivent avoir l’ouverture d’esprit nécessaire à la recherche de réponses pour toutes les variables possibles. « Les réseaux communautaires jouent un rôle fondamental dans les localités de petite taille et éloignées, où il n’est pas rentable pour les entreprises de travailler malgré les apports de l’État – nous avons des programmes d’investissement pour les localités de moins de 10000 habitants et il est parfois difficile de trouver des opérateurs prêts à gérer le dernier kilomètre et à offrir ce service » déplore-t-il. Il affirme qu’en raison de sa taille, l’Argentine est un bon exemple pour analyser les réseaux communautaires : « 60% des communautés de moins de 5000 habitants n’ont pas d’opérateur, pas de FSI pour offrir le service, et si l’on recoupe ces données avec l’avancée et la pénétration de la 4G, on se rend compte que de nombreuses localités n’ont aucun accès à l’internet ».

En Mars 2018, l’Argentine a assumé la présidence de CITEL. Garzón souligne le fait que l’un de ses enjeux stratégiques consiste à promouvoir et soutenir les réseaux communautaires. À travers un accord avec la Société de l’Internet (ISOC), une aide est apportée à trois réseaux communautaires dans la province de Rio Negro. Un projet permettant d’octroyer des licences aux réseaux communautaires est également en cours, afin de leur faciliter l’obtention de documentation gratuite lorsqu’ils sollicitent l’internet à un grossiste.

Andrés Sastre de l'Association interaméricaine des entreprises de télécommunications (ASIET) s’insurge sur le fait qu’aujourd’hui encore en Amérique Latine une personne sur deux ne soit toujours pas connectée ; il ajoute que le plus important n’est peut-être pas tant le fossé dans l’infrastructure que le fossé socio-économique, et que c’est là qu’il faut concentrer nos efforts.

Sebastian Bellagamba, représentant de l’ISOC pour l’Amérique Latine, indique que dans la société actuelle, pour ceux et celles qui restent déconnectés le coût ne cesse d’augmenter et il est de plus en plus urgent de connecter ces secteurs à mesure que le fossé se réduit. Les personnes pas encore connectées perdent de nombreuses opportunités et leur vie devient de plus en plus compliquée.

Face à un tel panorama, Bellagamba se demande : « De quoi avons-nous besoin pour promouvoir les réseaux communautaires ? » Sa réponse concerne en premier lieu la mise en place d’une politique régulatoire qui génère un environnement habilitant pour les réseaux communautaires (par exemple sur l’utilisation et la distribution du spectre). En second lieu, la création de capacités techniques et de gestion qui leur permettra d’être autosuffisants et durables, avec des formations notamment en modèles économiques. Et en troisième lieu, créer une communauté nationale, régionale et mondiale de réseaux communautaires qui leur permettra de partager leurs meilleures expériences et de rompre l’isolement dans lequel elles se trouvent. « Le déploiement des technologies apporte beaucoup, il faut donc mettre les gens au cœur de celui-ci », souligne-t-il.

Ariel Graizer, représentant de la Chambre Argentine d’Internet (CABASE), évoque l’importance pour les opérateurs de disposer de règles claires, un point qui a bien avancé selon lui. Il relate notamment le cas d’une petite ville de la province de Buenos Aires d’environ 2000 habitants, dépourvue de connexion à l’internet il y a encore sept ans. Un grossiste de fibre optique passait à moins d’un kilomètre de la localité, provenant de l’une des six plus grandes villes de la province située à 40 kilomètres de là. Un habitant de cette ville s’est relevé les manches, il a loué un appartement dans l’immeuble le plus haut de la ville, a acheté les accès internet pour ce domicile et y a placé un transmetteur assez puissant pour atteindre son lieu de résidence, offrant de cette manière une connexion à toute la communauté. 

Toutefois, cette personne n’avait pas dûment enregistré ni l’antenne ni la fréquence utilisée, si bien qu’une réclamation est arrivée au régulateur dénonçant la violation des normatives. Après la saisie des appareils, les réclamations ont commencé à affluer : « vous nous laissez sans internet ». L’étape suivante a été une réunion avec l’organisme régulateur, qui a dû faire face à un dilemme : envoyer cette personne en prison ou la féliciter pour son entreprise. D’après Graizer, les choses changent et tout sera plus clair quand la régulation sera terminée, mais il insiste cependant sur le besoin de continuer à travailler à la durabilité de ces initiatives communautaires, sans oublier la qualité du service fourni dans un environnement sans concurrence.

Carlos Baca de Rhizomatica, l’un des meilleurs exemples en Amérique latine en ce qui concerne les réseaux communautaires indigènes au Mexique, considère quant à lui les réseaux communautaires comme un mouvement capable de donner une réponse à la question de l’amélioration de la connectivité en zone rurale. Citant Fernando Rojas de la CEPAL, il affirme qu’il ne s’agit pas seulement de connecter des gens, mais aussi de penser à la manière de satisfaire tous les besoins liés à cette connexion. Ce n’est pas là une idée née avec l’internet, et il rappelle que celle-ci existe depuis des années, avec notamment le cas des télécentres communautaires et des radios communautaires. Se référant à des propos émis par le spécialiste en communication communautaire Alfonso Gumucio, Baca assimile les médias communautaires à l’art des équilibristes, constamment sur la corde raide et menaçant de tomber, mais réussissant à continuer et finalement à aboutir à leur objectif. Selon Baca, les réseaux communautaires se trouvent dans une situation tout à fait semblable.

« Côté durabilité, » ajoute-t-il, « il est important de prendre en compte tous les aspects : la durabilité économique, dans le sens de la génération de projets qui permettent de financer l’infrastructure et les services, mais aussi la gestion du personnel qui le gère ; la durabilité institutionnelle liée à la génération d’un environnement régulatoire et de politiques publiques facilitant l’existence de ces initiatives, et la possibilité d’utiliser les fonds dédiés à l’accès universel ; enfin, la durabilité sociale, ou l’ancrage de la structure dans les formes de vie locales, sachant que le manque d’ancrage dans la communauté a souvent été à l’origine de l’échec des télécentres communautaires. Nous pouvons apprendre des expériences passées et créer les conditions nécessaires pour que les réseaux communautaires soient non seulement possibles, mais aussi durables ».

Si vous voulez voir la vidéo complète du panel et écouter les commentaires du public, vous pouvez le faire ici.



« Retourner