Face à la catastrophe, autogestion et réseaux sociaux au Mexique

Mexico, 13 novembre 2017

Le tremblement de terre du 19 septembre au Mexique a laissé derrière lui plus de 200 victimes, des dizaines de bâtiments effondrés et des pertes incalculables. Mais il a également permis de montrer tout le potentiel de l’autogestion citoyenne en temps de crise, improvisant des centres et utilisant les ressources accessibles à ce moment.

APCNouvelles a discuté avec Gisela Pérez de Acha de notre membre Derechos Digitales, sur la solidarité, l’autogestion des citoyens et l’utilisation des technologies en situation d’urgence.

Gisela Pérez de Acha: Il était 13h14 ce 19 septembre quand tout a tremblé. Les livres de mon bureau ont commencé à tomber du mur. Les vitres des fenêtres se sont brisées. La terre tremblait tellement que j’ai eu bien du mal à sortir du bâtiment où je me trouvais. J'avais les vertiges et j’étais confuse. Dans la rue, juste en face, un bâtiment en construction était sur le point de s’écrouler. On ne savait plus où courir ou même où aller. On a cru qu’on allait y rester, qu’on serait écrasés. Ça a vraiment été trois minutes interminables de pure peur.

Le séisme a fait trembler toutes nos structures, y compris les personnelles, sociales et politiques. Cette peur a fait office d’écran pour révéler ce que nous savions déjà : que nous ne comptons pas sur le gouvernement mexicain, corrompu jusqu’à la moelle. C’est d’ailleurs ce sujet qui a fait le plus parler de lui à la suite au séisme. Au Mexique la réglementation est très stricts vis-à-vis des bâtiments de la ville de Mexico, depuis le séisme de 1985 qui avait fait près de 10 000 morts. Pourtant la corruption continue d'exister et les directives ne sont pas respectées, et cette fois nous l’avons payé de vies humaines.

Nous sommes actuellement en train de nous reconstruire, de repenser notre ville, de résister aux lois qui veulent être imposées à nos quartiers. Nous avons tiré des leçons de ce séisme et nous transposons ces leçons à d’autres sphères de la politique. Dans les états et les zones rurales du pays le défi est tout autre : comment construire ce qui n’avait jamais été construit auparavant ?

APCNouvelles : Les gens dans certains pays ont vu dans la réaction des citoyens au tremblement de terre un exemple d’autogestion de la société civile. Comment avez-vous vécu de l’intérieur ce processus d’autogestion ?

GPA: Tout d’abord, nous avions que le gouvernement n’en ferait pas assez. Quelques minutes seulement après le séisme, des civils avaient commencé à diriger la circulation face au manque de policiers ; des citoyens inexpérimentés utilisaient des harnais pour pouvoir continuer le travail de sauvetage. Les autorités étaient présentes, mais n’ont pas fait leur travail. Après cela, nous avons pris la situation à bras-le-corps. Ce jour-là nous avons perdu de larges pans de notre ville, alors on avait envie d’aider, d’être utiles. Il y a eu des démonstrations de solidarité incroyables mais finalement, le problème a été celui coordonner nos efforts. La question n’était pas celle de la pénurie, mais de voir comment gérer cette abondance. Les abris d'urgence les plus visibles débordaient d'apport en aide alors que dans le sud de la ville et la campagne, ils n'en recevaient rien. En période de crise et de chaos, avoir trop d’informations revient pratiquement au même que ne pas en avoir du tout.

APCNouvelles : Pouvez-vous nous en dire plus sur le travail que vous avez réalisé avec Derechos Digitales pendant et après le tremblement de terre ?

GPA: Avec Derechos Digitales nous faisons partie d’un réseau d’organisations alliées qui comprend – ARTICLE 19, Horizontal, Bicitekas, R3D, Fósforo et Social Tic. – Nous avons travaillé ensembles à organiser les données et vérifier les informations en temps réel pendant la catastrophe. Nous avions pour objectif de rendre le travail de sauvetage plus efficace. Nous voulions aussi que la population sache où aller et de quelle manière, pour éviter le gaspillage de ressources. On a commencé avec une carte sur Google Maps, mais on s’est très vite rendu compte des limites de la plate-forme. Comme alternative, ce groupe d’organisations a développé un mécanisme permettant de vérifier les informations, celui-ci s’est avéré être la véritable « mine d’or » capable de sauver des vies. A la fin, le collectif dénombrait plus de 500 bénévoles. On s'appelait #Verificado19s.

APCNouvelles : Avez-vous également mis en garde les gens contre la présence de fausses informations sur l’internet après le tremblement de terre ? Pour quelles raisons cela arrive-t-il ?

GPA: Je pense que la question des “fausses nouvelles” a monopolisé la conversation pendant les élections de Donald Trump aux États-Unis. Cependant, la présence de rumeurs et de fausses nouvelles sont chose commune lors de l'occurence des catastrophes ou de désastres naturels. Pendant le tremblement, c’est sur WhatsApp que ce type de messages a été le plus évident. Il suffit qu’une personne mal intentionnée fasse n’importe quoi avec l’information et des milliers de personnes la partageront en toute bonne foi sur leurs réseaux sociaux avec un sentiment d’urgence et l’intention d’aider. Ma grand-mère par exemple (oui, elle utilise WhatsApp) m’a envoyé la photo d’un pont écroulé, me recommandant de ne pas passer par là. La photo était fausse. Et ce n’est pas seulement ma grand-mère, mais aussi mes collègues et mes amis. Mais la palme d’or des fausses nouvelles a tout de même été remportée par Televisa, la chaîne de télévision la plus grande et la plus importante du pays, lorsqu’ils ont informé de la découverte d’une petite fille de huit ans prise dans les décombres d’une école qui s’était écroulée, qu’ils ont appelée Frida Sofia. Finalement l’information s’est révélée être fausse, cette petite fille n’existait même pas. Voilà pourquoi le travail de vérification était si important.

APCNouvelles : Vous avez également critiqué les algorithmes de Facebook. Comment cette plate-forme a-t-elle été utilisée pendant le tremblement de terre ? Y a-t-il eu un autre outil qui s'est avéré utile pour les citoyens à ce moment?

GPA: Le problème avec Facebook a été la façon dont ses algorithmes fonctionnent. La vérification pouvait difficilement se faire en « temps réel » alors que les besoins des brigades et des sauveteurs changeaient toutes les 15 à 30 minutes. Face à cela, si quelqu’un demandait une aide urgente quelque part dans la ville via Facebook, il recevait de nombreuses interactions : j’aime, partages, ou autre, mais du coup, 24 à 72 heures plus tard le réseau social continuait à lui donner priorité en tant qu’information pertinente, l’affichant au-dessus des autres. Personne ne la voyait en temps réel. Les gens apprenaient qu’il y avait une « urgence » sur les réseaux sociaux et partaient par vagues désordonnées bloquer la circulation et gêner le travail de sauvetage pour une aide qui n’était plus nécessaire. Facebook s’est donc avéré un réseau social inutilisable lors d’une urgence où les informations doivent arriver en temps réel. Twitter a en cela été plus efficace, même si ses algorithmes ont récemment été modifiés en fonction des tweets ayant le plus d’interactions. On a finalement résolu le problème en ajoutant la date et l’heure aux flyers qu’on publiait par notre compte Twitter @Verificado19s.

APCNouvelles : De plus en plus de gens utilisent les outils de technologie propriétaire tels que Facebook ou Twitter. Quelle est la place de la technologie libre et de code ouvert et quel rôle peut-elle jouer dans l’autogestion citoyenne lors de contextes comme celui-ci ?

GPA: En voilà une bonne question. En fait, toute notre infrastructure se base sur la technologie propriétaire : Twitter, et surtout Google quand on parle de visualisation de données et de cartes.
J’imagine que l’ « effet de réseau » a joué ici un rôle important : plus on utilise un service, plus la probabilité augmente que son utilisation s’amplifie. En ce qui concerne les cartes, la plupart d’entre nous ne connaissions pas Ushahidi, la carte open-source (de code source ouvert) développée par des gens du Kenya, alors qu’on connaissait tous Google Maps. Notre première réaction a été d'utiliser Google, et c’est seulement après qu’on a pris le temps d’y réfléchir. Je pense que le défi consiste à faire connaître les technologies libres et de code ouvert suffisamment pour qu’elles soient adoptées en temps de crise. De plus, le temps d’apprentissage pour appliquer et programmer ce type de technologies n’est pas une question mineure, surtout quand il s’agit de travailler avec des équipes de bénévoles aussi importantes que le nôtre. Nous n'avions d'autre choix que celui d'utiliser Twitter, car c'est là que nous avions le plus en contact avec les gens. On aurait pu se servir de Mastodon, mais ça aurait été un cri dans le vide : il nous fallait l’aide des citoyens, de façon rapide et efficace.

Toutefois, la technologie a finalement atteint ses limites. Ça a été un outil utile mais ce qui a vraiment sauvé des vies, ce sont les réseaux de solidarité qui se sont tissés pendant le sauvetage, et la volonté des bénévoles à aider : Ils y ont mis tout leur cœur.

Je remercie sincèrement tous ceux et celles qui ont participé à ce projet, et qui m’ont permis d’apprendre qu’il existe d’autres façons de s’organiser. L’es structures horizontales et organiques fonctionnent mieux que les hiérarchies et les bureaucraties, surtout dans la diffusion et vérification d'informations en temps de crise. Espérons que l’existence de ces réseaux perdure.