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Pourquoi les « vrais hommes » n’utilisent pas les télécentres aux Philippines

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Par LC pour APCNouvelles

CALGARY, Canada, 15 April 2010

Alors qu’en Afrique et en Amérique latine les organisations essaient d’adapter les télécentres aux besoins des femmes, aux Philippines ceux-ci attirent beaucoup plus de femmes que d’hommes. Comment les télécentres permettront-ils une égalité d’accès à l’internet pour les hommes et les femmes étant donné que les hommes préfèrent les cafés internet de nature commerciale plutôt que les télécentres qui ont une visée sociale et dans lesquels les jeux et la pornographie ne sont pas autorisés?

Une étude réalisée sur deux télécentres ruraux en utilisant la Méthodologie d’évaluation du genre (GEM) d’APC a révélé les raisons qui sous-tendent cette ségrégation auto-imposée, montré comment les hommes et les femmes philippins utilisent l’internet différemment et pourquoi les télécentres sont perçus comme étant surtout des espaces féminins.

“J’ai été surpris par les résultats auxquels nous sommes parvenus”, dit le coordonnateur de l’étude, Angelo Juan Ramos. “Je ne savais pas que les télécentres étaient considérés principalement dans les communautés comme des lieux destinés aux femmes où les services répondaient davantage à leurs besoins.”

Pour en savoir plus sur ce projet et ce que l’étude sur les télécentres leur a appris, APC a rencontré Angelo Juan Ramos qui travaille pour la Fondation Molave qui, avec l’aide financière du Centre informatique national et d’APC, a réalisé des études pilotes dans deux communautés rurales – Binalonan, une communauté agraire enclavée et Bato, une petite communauté de pêcheurs. Leur étude pilote et l’adaptation des ressources du GEM ont connu un tel succès que le GEM sera à présent utilisé dans des centaines de télécentres aux Philippines.

La Fondation Molave pour le développement est l’une des organisations philippines les plus actives dans les domaines de la réduction de la pauvreté, de l’éducation à la santé et du développement durable à l’aide des TIC. Molave préside actuellement le réseau philippin des centres communautaires en ligne PhilCeCNet, une communauté collaborative et d’apprentissage multipartite pour les centres en ligne. PhilCeCNet a participé activement à l’établissement de partenariats stratégiques avec diverses organisations et initiatives afin que les compétences et l’expertise partagées du réseau profitent aux télécentres dans tout le pays.

Après avoir collaboré avec PhilCeCNet pendant plusieurs années, APC a approché l’organisation en 2008 pour piloter le GEM dans deux télécentres où la conception de la formation et la fréquentation ont servi à élaborer un guide GEM pour les télécentres.

APC: L’accès à l’internet et à la technologie n’est donc pas réellement un problème aux Philippines comme c’est le cas dans d’autres pays en développement?

Angelo Juan Ramos, PhilCeCNet: Les Philippines occupent une place à part en matière de genre par rapport aux autres pays d’Asie. En raison de facteurs liés à l’histoire, à la religion et à la culture, l’égalité de genre en termes d’accès aux TIC n’est pas un problème en soi. Ce qui vaut plutôt la peine d’être noté et étudié de façon plus approfondie, ce sont les différences dans la façon dont les hommes et les femmes utilisent les TIC.

APC: Que vous a appris l’étude GEM sur l’utilisation de l’internet par les hommes et les femmes dans vos communautés?

Nous avons appris que les femmes dans les zones rurales utilisent les centres communautaires (CC) et les cafés internet pour communiquer et pour des raisons sociales, par exemple bavarder avec des amies et la famille à l’étranger. Elles cherchent des amies et des époux potentiels, de préférence étrangers, parce qu’elles y voient un moyen d’améliorer leur vie. Pour elles, l’internet est un outil qui leur permet de rejoindre les autres et d’en savoir plus sur le monde.

Pour les femmes âgées, les TIC et l’internet représentent un monde tout nouveau. Elles s’en servent pour bavarder avec la famille à l’étranger, pour partager des photos de famille, voir leurs enfants et petits-enfants avec les webcams, etc. Le VoIP est particulièrement populaire !

Mais les gens pensent parfois que leur vie privée n’est pas suffisamment protégée dans les télécentres, ce qui peut être le cas. Les cybercafés sont peut-être plus « impersonnels » et les activités n’y sont pas si étroitement contrôlées par le personnel.

Pour leur part, les hommes utilisant généralement l’internet pour les jeux et parfois la pornographie, ils n’estiment pas nécessaire d’aller dans un télécentre où les jeux et la pornographie sont interdits. Ils ont tendance à considérer les ordinateurs comme de l’équipement technique à utiliser pour le travail, pour gagner de l’argent et pour les loisirs. Par conséquent, les hommes passent plus de temps dans les cybercafés que dans les télécentres dominés par les femmes (lorsqu’ils y vont). En fait, ce que nous avons découvert pendant les groupes de discussion dans la communauté de Bato c’est que les hommes qui fréquentent les télécentres peuvent être perçus comme des homosexuels ou pas comme « des vrais hommes ».

APC: Néanmoins, tous les hommes ne sont pas mal à l’aise dans les télécentres. Parmi les hommes visés par l’étude, vous avez découvert des différences intéressantes dans les différents groupes d’âges.

Oui. Les jeunes garçons vont dans les télécentres pour faire leurs devoirs et dans les cybercafés pour les jeux et pour bavarder avec leurs amis.

Les hommes âgés veulent être formés pour devenir eux-mêmes des formateurs pour les autres personnes âgées. Ils semblent être plus à l’aise dans les télécentres que dans les cybercafés.

J’ai été surpris par les résultats des enquêtes que nous avons préparées et administrées en utilisant le GEM dans les zones pilotes. Je ne savais pas que dans les communautés, on pensait que le CC est un espace surtout féminin ou un endroit où les services sont mieux adaptés aux femmes.

APC: A l’avenir, comment les résultats de l’étude GEM changeront-ils les choses dans les télécentres?

Angelo Juan Ramos, PhilCeCNet: Maintenant que nous possédons ces résultats, la Commission pour les technologies de l’information et de la communication (CTIC) du gouvernement philippin les utilisera pour résoudre les problèmes de genre et encourager les hommes à utiliser les télécentres.

Une partie du problème tenait au fait que beaucoup de gens, et en particulier les hommes, ne connaissaient pas l’existence des télécentres; c’est donc un aspect sur lequel nous allons aussi travailler. Une chose est certaine – les cybercafés offrent des services et représentent des environnements sûrs que les femmes ne trouvaient pas dans les cafés internet.

C’est en fait un des aspects les plus importants du GEM et de l’analyse de genre – comprendre les communautés que les télécentres essaient d’atteindre et comprendre que les services que ces télécentres fournissent doivent tenir compte du genre, de l’âge, du travail, des perceptions de la communauté et de ses valeurs. Parce qu’ils utilisent le GEM, les télécentres sont de plus en plus axés sur les utilisateurs.

APC: Dans la mesure où votre projet était déjà en cours depuis longtemps, a-t-il été difficile d’incorporer le GEM?

Angelo Juan Ramos, PhilCeCNet: Nous avons piloté le GEM dans deux télécentres communautaires – Binalonan et Bato – et nous l’avons utilisé tout au long du processus, de la planification et de la conception à la mise en œuvre et au suivi-évaluation. Les gestionnaires des cybercafés des deux communautés avaient aussi reçu une orientation sur le GEM avec APC et quand nous l’avons jugé nécessaire, nous avons aussi adapté le GEM aux télécentres.

Dans la mesure où le GEM est un guide, nous avons essayé de le suivre tel quel, avec les sept étapes du début jusqu’à la fin du cycle de projet. Cependant, comme nos télécentres étaient déjà opérationnels et que nous ne pouvions pas retourner en arrière pour les refaire depuis le début, nous avons introduit le GEM dès que nous l’avons pu, c’est-à-dire au milieu du cycle du projet, en demandant aux gestionnaires des télécentres d’ajouter les indicateurs de genre là où c’était possible.

Par exemple, s’ils comptaient le nombre d’usagers par jour, nous leur avons demandé de diviser les colonnes pour indiquer le nombre d’hommes et de femmes, leur âge, etc. Dans la mesure où il s’agissait de changements mineurs, il n’a pas été trop difficile d’adapter le GEM dans ce cas. Cela aurait été beaucoup plus difficile de leur demander de retourner en arrière dans leurs registres et de séparer les données qui n’avaient pas été initialement désagrégées par sexe. Nous avons plutôt inséré simplement les données spécifiques au genre à partir du moment où nous avons commencé à utiliser le GEM.

Malgré notre « désavantage », nous avons quand même pu profiter de l’étude et obtenir certains résultats concrets qui nous aideront à planifier nos prochaines étapes. Les deux télécentres ont incorporé les données désagrégées par sexe et ces données devraient être prêtes à la fin de 2010.

APC: Quels changements le GEM a-t-il apporté dans votre manière de travailler?

Angelo Juan Ramos, PhilCeCNet: Nous sommes devenus plus conscients et plus sensibilisés aux questions de genre et nous veillons davantage à intégrer le genre dans la préparation des indicateurs pour le suivi et l’évaluation de nos projets.

En ce qui concerne nos méthodes quantitatives, nous avons élaboré des indicateurs pour suivre et évaluer les CC, des indicateurs collectés séparément pour les hommes et les femmes (nombre de clients servis, services utilisés, etc.)

Quant à l’approche qualitative, nous veillons à organiser les groupes de discussions avec les différents groupes de la communauté en sessions différentes pour les hommes et les femmes (c’est-à-dire les groupes de femmes et d’hommes vivant de la pêche, les personnes âgées, les étudiants, etc.). De même, lorsque nous menons des entretiens avec les principaux répondants, nous nous assurons d’avoir la même proportion de répondants hommes et femmes.

Nous avons aussi appris beaucoup des approches qualitatives suggérées par le GEM, en utilisant des outils comme les histoires numériques et les études de cas. Par exemple, quand nous faisons un exercice pour identifier les utilisateurs de l’évaluation avec la communauté, nous demandons à nos participants de réfléchir au type de résultats dont chaque groupe d’utilisateurs a besoin.

Les autorités gouvernementales préfèrent des données chiffrées (graphiques, pourcentages, statistiques) pour évaluer la performance des télécentres alors que les responsables locaux des villages, les groupes de femmes, les étudiants et autres peuvent mieux répondre quand on leur présente des histoires numériques ou d’autres histoires orales.

Nous avons constaté que dans bien des cas, il est bon d’avoir des données à la fois quantitatives et qualitatives pour que les utilisateurs finals du processus d’évaluation aient une vue d’ensemble de la situation, sous tous les angles et selon tous les points de vue possibles.

Il m’a fallu créer ma propre méthode d’évaluation, en me servant des deux types d’outils – le GEM et les outils que nous utilisons en tant qu’épidémiologistes (des logiciels comme Epi Info, des outils en ligne comme Google Docs pour partager l’information et même Excel). Nous avons aussi utilisé l’Évaluation rurale rapide (ERR), les techniques Delphi, la technique du Café du monde ou World Café. Bien que le guide contienne des méthodes sur la façon de répondre aux questions de genre, les deux méthodes se complètent lorsqu’on les utilise ensemble.

APC: Quels sont les perspectives pour le réseau des télécentres des Philippines?

Angelo Juan Ramos, PhilCeCNet: La prochaine étape pour le mouvement des télécentres ou CC aux Philippines est d’intégrer les questions de genre à la formation et au renforcement de capacités des travailleurs du savoir des CC et d’aider les télécentres et les CC à apprendre à faire un suivi et des évaluations efficaces. Nous utiliserons le GEM à cette fin car nous estimons qu’il s’agit d’un outil efficace de suivi et d’évaluation.

Le réseau PhilCeC va prochainement élaborer son plan stratégique pour les six prochaines années. En ma qualité de président du réseau, je suis chargé du lobbying et du plaidoyer pour l’inclusion de la perspective du genre et du GEM car il est important d’en arriver à une participation équilibrée et appropriée des deux sexes. Si cela est fait, le genre constituera une très importante question transversale pour ces centres et pour en évaluer l’impact dans ce processus.

Une autre façon d’intégrer le GEM au niveau décisionnel et de planification du réseau consiste à établir un programme de renforcement des capacités de tous les gestionnaires et travailleurs du savoir des CC que nous formons. Au cours des quatre prochains mois, nous organiserons des formations pour 400 à 500 gestionnaires de télécentres. Nous offrirons des cours de cinq jours sanctionnés par un certificat en gestion de CC, qui comprennent une section sur le suivi et l’évaluation. Comme je vais gérer ce cours, j’y inclurai certainement quelques aspects du GEM. Nous devons plaider pour le genre et donc pour le GEM dans nos formations sur la gestion de CC afin que les travailleurs du savoir des CC sachent que le genre est une problématique dans l’utilisation des TIC pour le développement et que c’est une bonne façon pour eux d’intégrer cette sensibilisation à leur planification, leur gestion, leur suivi et leur évaluation des télécentres.

Visualisez l’histoire numérique d’Angelo: Telecentres are for sissies

En savoir plus sur la Méthodologie d’évaluation du genre (GEM) d’APC

(FIN/2010)

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