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Droits internet et droits humains au Pakistan : Entretien avec Bytes for All

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Par Alan Finlay pour APCNouvelles

JOHANNESBURG, Afrique du Sud, 04 October 2012

« Les médias au Pakistan se sont intéressés tardivement aux menaces pesant sur la liberté de l’internet, et notamment les médias en Urdu. Ils ne couvrent pratiquement pas les cas de violation aux droits de l’internet ou les interdictions imposées par le gouvernement du Pakistan sur les médias électroniques », indique Bytes for All dans un entretien sur son nouveau rapport pour l’Observatoire mondial de la société de l’information.

APCNouvelles : Vous montrez dans votre rapport que le Pakistan vit crise sur crise, en raison d’une multitude de facteurs, politiques, religieux, économiques, de sa place stratégique dans la « guerre de terreur » des États-Unis, etc. Le gouvernement pakistanais considère-t-il l’internet comme une menace à sa capacité de conserver le pouvoir dans un tel contexte ?

Bytes for All : La censure n’est pas une nouveauté au Pakistan ; depuis longtemps la censure est présente dans les journaux, les magazines, l’opinion publique (discours et articles), les chansons et autres supports, et ce bien avant l’introduction de l’internet au Pakistan. Les diverses lois martiales et une intervention militaire constante dans les affaires des gouvernements démocratiques ont conféré au gouvernement pakistanais une culture de contrôle du flux de l’information. Ces dix dernières années, quand la jeunesse pakistanaise a adopté un nouveau moyen d’expression avec l’internet, les autorités ont tenté vainement de le contrôler en décidant de ce qui pouvait être présenté ou exprimé sur l’internet. L’excès de contrôles sur l’internet et l’utilisation de plus en plus courante du « coupe-circuit » pour arrêter les communications – surtout dans la province du Balouchistan – montre à quel point elles se sentent menacés par les canaux de communications libres.

APCNouvelles : Comme dans de nombreux pays, la religion joue au Pakistan un rôle important dans la gouvernance et la formulation de politiques. L’internet n’est pas une exception – avec quel sérieux le gouvernement pakistanais considère-t-il les droits humains de la société de l’information dans l‘élaboration de ses politiques ? Les codes éthiques de l’Islam ont-ils la priorité sur certaines exigences des droits humains comme la liberté de parole et d’expression ?

Bytes for All : Malheureusement, on use et abuse de la religion de diverses manières dans la vie quotidienne au Pakistan. Le gouvernement est conscient de l’influence importante de la religion sur la société. Voilà pourquoi les anciens dictateurs, tout comme le gouvernement actuel, ont tous tenté d’exploiter cet état de fait en lançant une vague de censure basée sur l’interdiction de tout ce qui est considéré comme allant à l’encontre de la religion. Cette approche leur permet de vendre l’idée de la censure aux masses. La censure politique a ainsi pu obtenir l’acceptation populaire de la société, avant d‘élargir progressivement son contrôle au discours politique. Cela prouve que les codes éthiques de la religion sont devenus plus importants que les clauses de la Constitution et plus que certains droits humains, comme la liberté de parole et d’expression au Pakistan.

APCNouvelles : Dans de nombreux pays les médias principaux ou traditionnels semblent largement ignorer les questions de droits de l’internet. Ce qui est assez curieux, étant donnée la vitesse de la convergence des médias. On pourrait penser, depuis le temps qu’ils se battent pour leur indépendance vis à vis de toute interférence de l‘État, qu’ils pourraient s’intéresser plus sérieusement aux questions liées aux droits en ligne. Selon vous, comment expliquer ce retard dans la promotion des droits de l’internet comme ils pourraient le faire pour d’autres droits des médias ?

Bytes for All : C’est la même chose au Pakistan, les principaux médias ignorent les questions liées aux droits de l’internet du pays. Ils ont tardé à s’intéresser aux menaces qui pesaient sur la liberté de l’internet. Cela a été particulièrement vrai dans les médias en Urdu (la langue nationale). Ils ne couvrent pratiquement pas les cas de violations aux droits de l’internet ou les interdictions imposées par le gouvernement du Pakistan sur les médias électroniques. La presse aussi ignore généralement ces sujets, mais au moins quelques personnes réussissent-elles à publier des commentaires dans le courrier des lecteurs de différents journaux. La principale raison pour laquelle les médias principaux ignorent cette importante plateforme est qu’ils n’ont pas encore conscience de son efficacité. Si bien que tant la presse que les médias électroniques sont très actifs dès qu’ils sont menacés de censure, mais ils ignorent la censure de l’internet.

APCNouvelles : Dans votre rapport vous donnez cet argument intéressant : les restrictions sur les droits de l’internet n’ont pas seulement une incidence négative sur les autres droits, elles « réduisent la qualité de vie des citoyens dans son ensemble ». Voilà qui me semble une raison concrète de prendre les droits de l’internet au sérieux. Pourriez-vous développer votre argument ?

Bytes for All : Les droits de l’internet sont aujourd’hui un indicateur crucial pour mesurer la situation des libertés civiles d’une société dans un pays du monde moderne.
Comme nous l’indiquons dans le rapport, l’importance des droits de l’internet ne se limite plus à la liberté d’expression et d’opinion. Restreindre la liberté de l’internet affecte aujourd’hui de nombreux autres droits – dans des domaines comme l’éducation, l’économie, la santé, les droits des femmes, la participation à la politique, la liberté d’association et d’assemblée pacifique – et cela réduit la qualité de vie des citoyens dans son ensemble.

C’est un fait bien établi que les sociétés dans lesquelles il est interdit d’avoir accès à l’information souhaitée ou de s’exprimer sur n’importe quelle plateforme sont le plus souvent oppressives et que cette oppression ne s’arrête pas là, qu’elle affecte d’autres droits humains essentiels. L’internet est aujourd’hui une plateforme qui permet non seulement d’héberger une énorme quantité d’informations, mais qui est aussi utilisé pour faire des affaires au travers des médias sociaux, pour diffuser les programmes des partis politiques, et pour l’éducation, la gouvernance en ligne, l’économie, la santé.

APCNouvelles : Au Pakistan, la société civile doit être plus active pour organiser une campagne de pression pour un internet libre. Quelles devraient être ses priorités dans l’immédiat ?

Bytes for All : Il est essentiel que la société civile s’attache à sensibiliser sur l’importance des libertés sur l’internet dans le pays en les associant à d’autres droits humains essentiels. Pour ce faire, il faut mener une campagne active dans la presse et les médias électroniques pour éduquer les masses sur leurs droits et sur la façon dont le gouvernement peut fausser les droits essentiels de la libre expression et la libre opinion en bloquant les contenus de l’internet. De plus, il est très important de mener une campagne de pression, en s’engageant auprès des progressistes présents au Parlement, en rationalisant le programme sur la liberté de l’internet selon le système en vigueur et en éduquant les parlementaires sur l’importance du droit essentiel qu’est la liberté d’expression et d’opinion.

De première importance, il faut condamner activement et sans excuse toute action gouvernementale allant à l’encontre du droit essentiel de la libre expression garantie aux citoyens du Pakistan.

Note : Le rapport complet de mise à jour l’OMSI 2011 sortira à la mi-octobre.

Photo par giulia.forsythe. Utilisée avec permission sous licence Creative Commons 2.0 .

(FIN/2012)

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